ENTRETIENS GAGNANTS N° 2 - Edition Beziers

Chef d’entreprise, chef d’orchestre…

Guider, orienter, assister, décider, mais aussi conseiller tout en sachant s’entourer… Avancer, sans trop se précipiter et parfois reculer. Le chef d’entreprise est pluridisciplinaire, mais ne pourrait-on pas dire qu’il est un disciple lui-même ? Car s’il doit être polyvalent, il a tout intérêt à savoir prêter l’oreille... Comme le disait Herbert Von Karajan, « l’art de diriger consiste à savoir abandonner la baguette pour ne pas gêner l’orchestre ». Du gérant d’une petite boutique à une patronne de concession automobile, d’un charcutier à un directeur de banque, les problématiques s’entrecroisent souvent, parfois se recoupent… Mais tout d’abord, histoire de se mettre la puce à l’oreille, rencontre avec un artiste qui met du « choeur » à l’ouvrage.

Installé à Poilhes, entre Béziers et Narbonne, Michel Plasson a, auparavant, hissé haut les couleurs de la ville rose. Avant de laisser les rênes, en 2003, il a fait du Capitole de Toulouse l’un des plus grands orchestres, si ce n’est le meilleur de France. C’est sous sa houlette que la formation (domiciliée à la désormais célèbre Halle aux Grains) est devenue Orchestre national, en 1980. Michel Plasson a également dirigé l’illustre orchestre philharmonique de Dresde, en Allemagne, pendant sept ans. Les spécialistes le définissent comme « traditionnaliste », au meilleur sens du terme : une exécution claire, précise, dynamique, équilibrée lui importe davantage que la recherche de l’expression d’un quelconque sens plus ou moins imaginaire. Aujourd’hui, tel un manager multicartes, il est invité, au coup par coup, à diriger les formations les plus prestigieuses de la planète… Ce serait donc à Poilhes que la musique philharmonique aurait trouvé son prophète.


Entretiens gagnants : quelles sont les compétences premières que doit développer un chef d’orchestre ?
Michel Plasson :
« tout d’abord, il existe deux positions de chef d’orchestre. Celui qui est le patron d’une formation définie et celui qui est invité, le “ guest ” qui dirige un orchestre ou deux... Sachant que, comme au foyer, c’est plus facile d’être l’amant que le mari ! Un orchestre est généralement composé d’environ cent personnes. C’est un microcosme de société, une grande PME avec un gros budget. La mission de celui qui la dirige consiste à transmettre, à faire qu’une collectivité soit d’un niveau le plus élevé possible et que la qualité générale de l’ensemble soit supérieure à la qualité individuelle de ceux qui la composent. La capacité de convaincre est une des qualités principales du chef d’entreprise… Plus qu’un sens de l’équipe, il faut susciter une adhésion générale pour que ceux qui sont sous votre “ direction ” puissent s’épanouir. Comme tout chef d’entreprise, un directeur d’orchestre doit s’intéresser à la vie de ses musiciens. Leurs conditions de travail m’ont d’ailleurs constamment préoccupé. C’est une relation complexe faite d’amour et de conflits… ».

Quels sont les points communs et les différences entre le chef d’orchestre et le dirigeant d’entreprise ?
M.P. :
« Outre la charge musicale, le chef d’orchestre a, comme tout dirigeant d’entreprise, une responsabilité humaine. Il “ impose ” d’une certaine manière : il faut que les musiciens acceptent, s’adaptent et interprètent... Ceux qui ont des responsabilités ont beaucoup de droits, mais aussi de devoirs. Dans une entreprise, s’il n’y a pas de réussite, c’est que celui qui dirige n’est pas bon. On voit vraiment la main de celui qui a la responsabilité… En musique, c’est différent : il n’y a rien de matériel. Cela ne se définit pas par un résultat commercial. Encore que… Je suis plein d’admiration et d’estime pour l’entreprise. Se battre pour réussir, c’est fascinant ! »

Comment un chef d’orchestre sélectionne-t-il ses musiciens ?
M.P. :
« En France, c’est un groupe de musiciens choisis par leurs pairs qui décide, le chef d’orchestre ayant voix prépondérante... La personne engagée passe par une période d’essai d’un an, la confirmation (ou non) appartient au chef d’orchestre. Ensuite, il faut arriver le plus haut possible et du mieux qu’il soit à exprimer la musique : c’est ce qui me plaît le plus dans ce métier… Quand le bonheur des musiciens et du chef d’orchestre se transmet au public ».

Etes-vous constamment à la recherche de la perfection ?
M.P. :
« Cette recherche se fait souvent au détriment de l’émotion musicale… La perfection ne fait pas la musique. Quelquefois, les choses qui sont imparfaites ont des rayonnements fabuleux. Elles sont portées par un élan, un lyrisme… La musique est d’origine divine, j’en suis convaincu. Nous sommes en contact avec l’audelà. A ce propos, Malraux ne disait- il pas que “ la musique seule peut parler de la mort ” ? »

Quelles sont les vertus de la musique ?
M.P. :
« Elle a une puissance fantastique sur un groupe. C’est l’émotion partagée au même moment... La musique n’a qu’un rival, capable de procurer cette même exaltation : c’est le sport. Je m’évertue à mettre sur pied des programmes pour les jeunes. Car le souvenir le plus beau de ma vie restera sans doute ce concert devant 6 000 étudiants à Toulouse : ils étaient si attentifs, ils avaient gardé la pureté et l’émotion intactes. La musique (je parle de celle qui élève l’âme et l’esprit), c’est une communion. C’est elle qui procure les émotions les plus fortes, les plus intimes, les plus complexes et les plus belles ».

Qu’est ce que la musique apporte à l’entreprise ?
M.P. :
« Impliquer son entreprise dans un soutien à la création, n’étais-ce pas la meilleure façon de lui donner une âme ? Travailler pour une société sans apport culturel d’aucune sorte, c’est épouvantable ! Hélas, le rapport de la France avec la musique n’est pas facile… Elle est déficitaire en la matière et cette région l’est encore plus. Pourtant, le Languedoc-Roussillon a une vocation touristique toujours plus profonde… Mais tant pour la musique que pour le patrimoine, nous ne sommes pas assez soucieux de ce que nous possédons. Je m’étonne et je regrette tellement que cette merveille qu’est le Canal du Midi ne soit pas déjà honorée comme elle devrait l’être. Dans le même ordre, le patrimoine musical n’est pas une des préoccupations majeures des Français. Durant la campagne électorale, avez-vous entendu parler de culture, d’éducation artistique ? Peut-être faudrait-il s’inspirer des Etats-Unis, où la fiscalité est plus favorable à ce type de soutien… J’ai toujours voulu lier la musique et l’entreprise : c’est ce que nous avons essayé de faire au travers de l’association Aïda ».

Quel est votre secret pour toujours parvenir à vous adapter à des musiciens différents ?
M.P. :
« C’est un travail très intéressant. Ces différences entre les uns et les autres sont enrichissantes pour moi, comme pour la musique. Celle-ci est un langage universel ! Mais bien jouer d’un instrument n’est pas suffisant : il faut aimer partager la musique. C’est une qualité essentielle… Ensuite, c’est comme dans une PME : aujourd’hui, le succès est lié à des rapports humains très proches, une adhésion ».

Comment interpréter l’image du chef d’orchestre qui mène ses musiciens à la baguette ?
M.P. :
« Par le passé, les chefs d’orchestre étaient des dictateurs ! Les musiciens étaient terrorisés... Arturo Toscanini en était l’archétype : avec lui, les répétitions étaient formidables, mais bien souvent, les concerts étaient tendus... Cela a beaucoup changé ! Aujourd’hui, la concertation a pris le pas sur cette attitude autocratique et les musiciens n’en sont que plus à l’aise. Dans un orchestre symphonique, il y a plusieurs groupes d’instruments : les cordes, les bois, les cuivres et les percussions… La baguette doit définir le chemin esthétique. Par des gestes codés, le chef d’orchestre est celui qui bat la mesure. A travers ces gestes, il imprime une certaine image de la musique… C’est pour ça qu’il n’y a pas deux mêmes personnes qui produisent le même son sur une même oeuvre. Le chef d’orchestre est celui qui joue d’un instrument sans le toucher ».



Focus

Toulouse, son orchestre… et ses soutiens

Dans la ville rose, le mécénat culturel n’est résolument pas un vain mot. Ainsi, l’orchestre national du Capitole de Toulouse est soutenu par l’Aïda, une association fondée par Michel Plasson et des acteurs du monde économique de cette région, pour « soutenir les actions menées par l’Orchestre et aider à son rayonnement national et international ». L’association regroupe des entreprises, des industries, ainsi que des sociétés commerciales et de services implantées dans la région. Parmi elles, on y retrouve notamment le fleuron de la vie économique toulousaine, Airbus, mais aussi le Conseil régional de Midi-Pyrénées, le journal la Dépêche du Midi… De quoi inspirer quelques initiatives locales ? Souhaitons-le !