ENTRETIENS GAGNANTS N° 2 - Edition Beziers

Quand tourisme rime avec retour à la terre

Est-ce par lassitude d’une société de consommation outrancière que le voyageur devient désireux d’un retour aux racines ? Toujours est-il que le tourisme s’ouvre de nouveaux horizons : ses principaux protagonistes lorgnent désormais sur des contrées plus retirées, sans toutefois dénigrer les bienfaits d’une sieste au son des vagues de la Méditerranée… L’esquisse d’une sacrée complémentarité ? Sur un territoire qui devrait bientôt être irrigué par des étrangers venus d’autres cieux via un aéroport biterrois requinqué, savoir-faire et savoir-vivre languedociens ne pourraient que mieux s’en porter… Car si dans écotourisme, il y a écologie, on peut aussi y lire économie.

La recherche du grand vert?

Après la quête du grand bleu, la recherche du grand vert ? Certes (besoin de peau dorée pour faire mine d’avoir bon teint oblige !), le farniente sur les plages de l’Hérault semble encore (et heu- reusement…) avoir de beaux jours devant lui, mais il n’en demeure pas moins que c’est vers l’arrière-pays que de plus en plus de regards se tournent aujourd’hui. Comme si le touriste n’était soudain plus consi- déré comme un consommateur… de sable fin. Sur la carte proposée aux voyageurs désireux de découvrir le Languedoc, la palette de pay- sages, richesses patrimoniales et autres produits du terroir s’offre une plage de promotion toujours plus gourmande, aux côtés des bons plans du littoral local. Ou quand artisanat, culture et patrimoine sont à l’affût de la reconnaissance qui leur est due… Il faut dire que des échoppes de Pézenas aux caveaux de l’arrière pays, le territoire Ouest-Héraultais regorge de trésors cachés. Et si l’art de vivre languedocien devenait le moteur de son économie touristique ?


Sortir des sentiers battus

Savoir se démarquer, en proposant un service « cocooning » au client… Quoi de mieux pour chasser les idées reçues d’un tourisme préconçu ? “ Aux Détours des Sentiers ”, Anne-Laure Nicolas et Valérie Campagnola se sont lancées l’été dernier dans une drôle d’aventure… « Les professionnels doivent faire des efforts sur la qualité du service pour donner envie au touriste de revenir : il faut arrêter de le prendre pour un porte-monnaie ! » Au volant de leurs minibus bariolés aux couleurs des paysages régionaux, elles emmènent été comme hiver, depuis Agde et ses alentours, touristes ou gens d’ici à la découverte du pays. « Il y a bien les taxis ou les autocars, mais notre idée était de proposer un service davantage personnalisé, tel qu’il n’en existe pas ailleurs. C’est le concept du “ tourisme réceptif ”, qui consiste à prendre en charge les clients une fois qu’ils sont sur place… Tout est organisé, ils n’ont qu’à choisir la destination ! Nous allons les chercher à domicile le matin et les ramenons en début de soirée ». Et ces drôles de dames ne dédaigneraient pas faire école : « en Thaïlande, il y a des agences d’excursion comme la nôtre tous les 50 mètres ! » Elles proposent surtout des virées d’une journée (pour 20 à 60 € tout compris), même si, en été, elles organisent des balades nocturnes dans les ruelles de Pézenas. Carcassonne, Aigues-Mortes, Millau et son viaduc (avec l’inévitable escale dans les caves de Roquefort) : des découvertes agrémentées de visites chez des “ gens du terroir ” : apiculteurs, viticulteurs, ostréiculteurs et autres oléiculteurs ont leurs faveurs. L’été, leur activité s’adresse essentiellement aux touristes, mais hors-saison, elles travaillent avec les gens du coin. « Ils ne conduisent pas et ont le temps de découvrir les paysages… » Les excursions sont alors liées au terroir régional : elles se sont par exemple rendues à Roquebrun en février, pour la fête du Mimosa. « Bien sûr, nous évitons les autoroutes et les nationales. Priorité aux chemins de garrigue ! » Quand on vous dit que le bonheur est au plus près...


Pèzenas se joue de “ son ” Molière

Pézenas, “ la ” ville de Molière. C’est sous ce cachet que la cité est souvent identifiée… Et ce parce qu’elle a su mettre en valeur ses atouts, se forger une histoire. Ou comment entrer dans la légende, quitte à la laisser broder un peu ! « Il n’a jamais passé que quelques années ici », reconnaît Frédéric Massol, directeur de l’Office de Tourisme Pézenas Val d’Hérault, « mais le Pézenas d’aujourd’hui a su jouer de ce passé ». Tout l’art de savoir se mettre en scène… « Pour promouvoir un tourisme culturel, nous nous appuyons sur le pays d’Art et d’Histoire et sur notre participation à des réseaux de villes. Depuis quelques années, nous menons également une réflexion autour de Molière ». Ainsi, la reconstitution historique de la vie au temps de l’artiste, réalisée dans les années 2000, sera reconduite les 2 et 3 juin prochains. Quelques mois plus tard (fin 2007 ou début 2008), Pézenas inaugurera unéquipement touristico-culturel qui présentera sa vie et son oeuvre. « Nulle part dans le monde, il n’existe un lieu de mémoire consacré à Molière. La légitimité d’une telle initiative nous revenait : comme le disait Marcel Pagnol, “ si Jean-Baptiste Poquelin est né à Paris, Molière est né à Pézenas ” ! ». Cet espace, installé dans le magnifique Hôtel de Peyrat, intégrera le nouvel office de tourisme piscénois, mais aussi un centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine, ainsi qu’un secteur avec une exposition permanente. Quant à l’espace scénographié et ses cinq salles, « l’idée est de présenter de manière pédagogique, ludique et interactive la vie de Molière. Il ne s’agit pas de créer une biographie illustrée du personnage historique, mais de plonger le spectateur au coeur de la création et de l’action ». 50 000 curieux sont attendus la première année, 100 000 par an quand le site aura atteint sa vitesse de croisière. Du grand public aux “ itinérants culturels ”, en passant par les amoureux du théâtre et les scolaires : cet équipement entend s’adresser à tous. Un projet destiné à dynamiser l’offre touristique, tout en proposant une qualification culturelle d’excellence. « C’est une opportunité supplémentaire de développer un tourisme horssaison. Nous devons permettre de faire vivre une activité proprement culturelle ». Pour cela, Pézenas table sur toutes ses richesses : sa viticulture, ses métiers d’art et bien sûr “ son ” Molière.


La quête de l’authenticité

Autre vecteur porteur pour Pézenas : son artisanat d’art. Une plus value conséquente pour l’image de cette ville, où se trouvent pas moins de quatre meilleurs ouvriers de France (un bijoutier, un marqueteur, un photographe et un mosaïste). De quoi engendrer, de l’aveu de David Dalichoux, l’un d’entre eux, des « retombées médiatiques intéressantes ». Installé à l’âge de 20 ans, ce Piscénois devenait, cinq années après, le plus jeune meilleur ouvrier de France de tous les temps. « Cela m’a apporté une certaine notoriété », concède-t-il. Dans sa boutique du centre- ville, « une vitrine avant-tout », l’artisan travaille parfois devant ses clients. Il participe également aux “ nocturnes de Pézenas ”, deux fois par semaine en été. Mais c’est plus loin, dans son atelier, qu’il a confectionné sa renommée. Aujourd’hui, l’artiste jongle entre deux activités : il est à la fois mosaïste et fabricant de carreaux mosaïques (dits carreaux ciment). « Cela m’offre une complémentarité intéressante. Je ne fais jamais deux fois le même travail ». Il a créé son entreprise de mosaïque traditionnelle en 1993, avant de remonter, il y a deux ans, la seule manufacture de carreau ciment en France. Renouant avec l’activité fondée par son arrière-grand-père... Il propose ainsi de « recréer les “ tapis ” qu’il y avait dans nos maisons traditionnelles il y a unecentaine d’années ». Car à l’heure où « tout se fait au Maroc ou au Vietnam », les consommateurs sont à la recherche du produit d’antan et de la pièce unique. Du numéro de porte au sol complet, il présente donc une sacrée palette d’activités. Gage de satisfaction : David Dalichoux garantit toutes ses pièces… à vie. « En Italie, la mosaïque n’est-elle pas appelée “ la peinture pour l’éternité ” ?! » Ciment, oxydes, poudre de marbre et sable : son travail de manufacture serait, qui plus est, 100 % naturel. « Je fabrique mes propres couleurs, sur mesure ». Reste qu’il se garde bien de livrer ses secrets de fabrication… Tel un grand cuisinier, sa recette trouverait sa source dans l’équilibre des composants.


Une culture vigneronne

Très peu d’habitants, de grands espaces et une jolie palette de produits du terroir… Pour attirer le voyageur en quête de quiétude chez lui, l’arrière-pays possède un cocktail de premier choix. Regroupant 89 communes de l’Ouest du département (où sont concentrées pas moins de cinq A.O.C), le Pays Haut-Languedoc et Vignobles s’appuie sur ses deux identités fortes. « Sur notre territoire, c’est un tourisme qui se veut “ hospitalier ” », relève Guillaume Le Corps, chargé de mission de ce syndicat mixte. Si, d’un côté, le Haut-Languedoc favorise un développement de l’écotourisme (le parc naturel régional est propice à la grande randonnée et aux découvertes naturelles), de l’autre, le Vignoble table sur “ la culture du vin ”. « Ici, nous ne parlons pas d’oenotourisme. Notre positionnement n’est pas de proposer des routes desvins, d’un caveau à l’autre, mais de mettre en valeur notre culture vigneronne ». Le concept ? « Chez nous, tout tourne autour du vin (les paysages, l’architecture, mais aussi l’art de vivre…) On ne commercialise plus seulement la bouteille, on vend l’écrin ». Outre des actions de réhabilitation du patrimoine, le Pays mise sur « un accompagnement de tous les prestataires (producteurs, offices de tourisme, commerçants…). Notre action majeure, c’est la mise en place de balades vigneronnes : cette année, nous en proposons 150 de mai à octobre, auxquelles participe une centaine de vignerons, en “ guest-stars ”. Nous suggérons à des individuels de venir passer un moment convivial avec un producteur. L’idée étant de ne pas mettre l’accent sur la technique, mais sur le volet patrimonial… Nous jouons aussi sur le domaine culturel, avec des festivals comme “ Les hivernales du rire et du vin ”, ou “ Musique au coeur du vignoble ” en mai et juin. Nous voulons développer un tourisme d’appellation d’origine contrôlée. La clientèle bronzette du littoral n’est pas forcément intéressée par notre offre, même si cela s’accroît » (sous l’impulsion de la CCI, il existe désormais des liaisons saisonnières en bus entre le littoral et l’arrière-pays). « Mais notre volonté est de développer un tourisme spécifique ». Guillaume Le Corps en est convaincu : « la poule aux oeufs d’or de notre territoire, ce sont ses paysages ». De quoi songer à d’heureux présages ?


Une autre facette du producteur

Pour les professionnels de l’arrière-pays, ces balades vigneronnes permettraient de fidéliser une clientèle spécifique. De « tisser un réseau relationd’après Karine Belot, qui s’est lancée dans cette aventure il y a trois ans. Quand elle a repris le domaine du Tendon, à Pierrerue (près de Saint-Chinian), il y a sept ans, cette vigneronne comptait en faire « un lieu où on pourrait échanger, faire des soirées à thème… Je ne conçois pas la viticulture sans un apport personnel, un partage du métier ». D’où son intérêt pour les balades vigneronnes. « Au début, j’ai pris seulement deux dates pour tester la formule. Désormais, j’en propose six : deux en mai, en juin et en octobre ». Dix à vingt personnes maximum participent à chaque balade (pour seulement 8 euros la journée). Tout ce petit monde arrive à 8h30. Paré pour une virée d’environ trois heures. Après une première prise de connaissance, départ à pied dans les vignes, avec quelques explications sur l’historique de Pierrerue et ses anciennes mines de bauxite. Un clin d’oeil à ses cultures en terrasse, à ses oeufs de dinosaure : la promenade fait la part belle à la découverte de la faune et de la flore. Une escale dans le village est aussi l’occasion de rencontrer les anciens, de papoter un peu. « Ce n’est pas une visite guidée, mais une balade. On ne focalise pas sur la vigne ». Pour Karine Belot, il ne s’agit pas simplement de « faire revivre ce domaine », mais de « montrer une facette du producteur qu’ils ne connaissent pas, de mettre en valeur le soin qu’il apporte à la vigne et pas seulement le produit fini ». A midi, retour au domaine. Après dégustation d’un vin blanc et d’un rosé, place au repas traditionnel concocté par la vigneronne, avec des produits duterroir. Dans ce cadre apaisant, à l’ombre de platanes trentenaires, c’est aussi le moment de découvrir quelques vins rouges. « Ensuite, les visiteurs peuvent jeter un oeil à la cave de vinification. Généralement, ils passent faire un tour par le caveau et s’en vont en fin d’après-midi ». Pour les viticulteurs, c’est « un partage enrichissant », mais aussi une certaine remise en question : « cela permet de récolter des remarques de consommateurs sur la qualité du vin, la cuvée… Les retours sur la consommation ne sont pas forcément immédiats ». Le “ profil type ” du visiteur : « un étranger (Anglais, Hollandais ou Belge), la cinquantaine. Assez souvent, il a une maison secondaire ici… Si la personne est séduite, elle revient forcément découvrir d’autres domaines ». Les visiteurs le glissent d’ailleurs bien souvent : ils ont « l’impression d’avoir fait une balade en famille ».


Offrir une vitrine au terroir

Pour mieux se faire entendre, il faut parfois savoir parler d’une seule voix. Or, promouvoir un territoire viticole dans sa globalité est souvent un chemin semé d’embûches… Certaines initiatives valent toutefois qu’on s’y arrête un temps. En 2003, Christian et Régine Godefroid ont ouvert cinq chambres d’hôtes dans une bâtisse vigneronne qu’ils ont rénovée à Faugères. Originairesde Belgique, ces deux passionnés de vin sont tombés sous le charme de la région. A La Vigneronne, « c’est une famille qui change tous les jours ou presque ! Nous mangeons d’ailleurs tous ensemble, avec quatre vins par repas ». Découverte de l’appellation oblige… Tous deux anglophones, les Godefroid se sont tournés vers la toile pour se tisser une clientèle. « 80 % des réservations arrivent par internet ». Mais ils ne se sont pas arrêtés là. Depuis 2004, ils proposent la découverte de vins régionaux. « L’appellation Faugères n’avait pas de maison de pays, présentant tous les producteurs de l’AOC ». D’où l’idée de créer une « vitrine du vignoble local ». Une initiative plutôt bien perçue, puisque 90 % d’entre eux confieraient leurs vins au Cellier de la Vigneronne : 120 références y sont présentées, plus 30 “ coups de coeur ” dans le Languedoc. Aujourd’hui, l’expérience a porté ses fruits : « nombreux sont ceux qui ont entendu parler de Faugères, ayant découvert le cru au restaurant ou en grande surface, et qui veulent en savoir davantage sur l’appellation… Nous vendons entre 80 et 90 % des vins à des gens qui ne sont pas de l’Hérault ». Printemps 2007 49 Focus Pour couronner le tout, ils ont acheté un petit vignoble. « Depuis 2005, nous exploitons 4 hectares : les Amants de la Vigneronne. C’est notre cour de récréation ! ». Afin de faire valoir la richesse de ce terroir, les Godefroid organisent des visites du vignoble et de la cave, des dégustations du vin en élevage ou à l’aveugle… Et ils proposent aussi de rendre visite aux autres producteurs. Ultime témoignage de l’amour qu’ils portent à ces terres : leurs cinq chambres portent le nom des cinq cépages de Faugères…


L’authenticité, clé du succès ?

Aujourd’hui plus qu’hier, et sans doute moins que demain, le touriste aspire donc à se ressourcer auprès de Dame Nature, au fil de découvertes qui lui fassent frémir les papilles et pétiller les yeux. L’homme moderne chercherait-il à développer ses cinq sens ? Aux Ruchers du Haut-Languedoc, Evelyne et Gilles Pradier se disent « apiculteurs avant-tout ». Dès 1974, touchés par « le virus de l’abeille », ils ont ouvert leur exploitation à Soumartre, près de Faugères. Désormais, avec leurs 400 ruches, ils proposent jusqu’à dix variétés de miel. Manière de « valoriser le produit », ils ont ouvert sur place en 1990, l’Oustal des Abeilles, un écomusée. Outre un diaporama sur l’organisation des abeilles dans la ruche, les Pradier y ont installé une exposition sur l’apiculture régionale. Joyau de la visite, la “ ruche vitrée ” (et ses 50 000 abeilles) connaît un vif succès… Après un film de dix minutes « qui explique notre façon de travailler », les visiteurs peuvent observer la salle d’extraction… L’écomusée est ouvert trois jours par semaine hors-saison et tous les jours en été. L’entrée est gratuite. « Nous recevons beaucoup de scolaires ou de groupes associatifs en hiver et une clientèle plus touristique et familiale en saison ». Désormais, il génère tout de même 5 000 visites par an. Le seul fait du bouche à oreille… « Notre clientèle est constituée pour l’essentiel de touristes spécifiques ». Pas tellement de visiteurs “ imports ” du bord de mer, donc. « Nos clients sont dans une démarche différente de ceux qui profitent des plages, qui sont davantage passifs, alors que la clientèle spécifique est très demandeuse… Mais c’est aussi bien : à nous de les sensibiliser à l’environnement ! Ce qui plaît, c’est le côté familial : le producteur présente lui-même son produit ». Et puis, les Pradier habitent sur place, « les clients ont l’impression de venir chez nous ! ». Mettre en exergue son quotidien d’artisan, en levant un coin de voile sur l’authenticité de son activité, la rançon de la gloire ?


FOCUS

Des évolutions de l’oenotourisme… « L’oenotourisme évolue, mais pas forcément dans le sens que le voudrait le client », constate René Bassou, organisateur d’événementiel sur la gastronomie et le vin à Colombiers. « Ce doit être un accompagnement permanent : il ne faut donc pas le lâcher dans la nature en l’incitant à la découverte d’une route des vins, mais s’appuyer sur un parcours défini et précis… » Pour René Bassou, s’inscrire dans une telle démarche signifie avant-tout établir des « itinéraires gourmands, au travers des vignobles et de la gastronomie, reposant sur les richesses locales. C’est une découverte du patrimoine culturel, gastronomique et viticole ». Et si aujourd’hui, on parle d’oenotourisme à tous bouts de champs, ce professionnel estime qu’il serait temps « que tous les acteurs concernés se rassemblent autour d’une table et définissent une charte ».