ENTRETIENS GAGNANTS N° 3 - Edition Beziers

Qu’escomptent les perles de nos campagnes ?


De l’Alsace au Roussillon, du Languedoc à la Bretagne, villages-forteresses, villages perchés, villages-jardins, villages de pêcheurs, villages des plats-pays… Acteurs de grandes épopées, simples témoins de la vie quotidienne ou du savoir-faire d’une époque, Les Plus Beaux Villages de France sont autant de pages de notre histoire. Murs de calcaire, de granit ou de grè ; toitures d’ardoises, de lauzes ou de tuiles… Le tout dans une explosion de couleurs ou une sévérité toujours harmonieuse, ces villages sont aussi un livre ouvert sur l’architecture sans architectes et une grande leçon d’écologie. Eviter les écueils du village-musée sans âme et du village-mort glissant dans l’oubli définitif, réconcilier les villages avec l’avenir, redonner vie autour de la fontaine ou sur la place ombragée de tilleuls et platanes centenaires… C’est l’immense défi que s’est fixé une association, garante de la diversité et des richesses de ces merveilles à ciel ouvert.

Les ambitions d’une association

Créée en 1982, l’association Les Plus Beaux Villages de France rassemble 152 villages, qui partagent une dimension rurale et un patri- moine naturel ou bâti d’intérêt exceptionnel. Ses objectifs statutaires : les préserver, les promouvoir et les développer. Elle s’est allouée pour ambition de « faire de ces villages des lieux d’excellence », selon son président, le maire de Gordes (Vaucluse), Maurice Chabert. Cela passe par « affirmer leur identité, tout en respectant leur diversité, mais aussi bâtir sur leur image et leur notoriété une économie plus forte, fondée sur un partenariat entre différents acteurs capables d’offrir le plaisir de la découverte de leurs patrimoines vivants, de leur hospitalité et de leur art de vivre ». S’ils sont nombreux à lorgner sur le prestigieux label, peu sont les villages qui ont au bout du compte le privilège de l’arborer : trois dans l’Hérault (Minerve, Olargues et Saint-Guilhem-le-Désert) et un seul dans l’Aude (Lagrasse). Car n’est pas Plus Beau Village de France qui veut ! Une procédure de certification a démontré sa sélectivité : de 1991 à début 2007, seuls 44 des 227 villages qui se sont portés candidats ont été classés (soit 19,4 %) et 11 des 78 villages réexpertisés ont été… déclassés et radiés (14,1 %). A l’instar, par exemple, de La Salvetat sur Agoût, dans l’Hérault.



Les coulisses du classement


Pour décrocher le label, les communes candidates doivent traverser un chemin semé d’embûches. Les demandes sont instruites par l’association selon une démarche immuable. Tout commence par une expertise sur dossier. Le village doit répondre à trois critères éliminatoires : avoir moins de 2 000 habitants, détenir deux sites ou monuments historiques (classés ou inscrits) et témoigner d’une volonté d’adhésion (par délibération du conseil municipal). Une fois ces conditions remplies, le village fait l’objet d’une expertise sur site : des inspecteurs de l’association viennent le visiter, s’entretenir avec ses élus, collecter divers documents et réaliser un reportage photo. Car, pour entrer dans ce carré VIP, il faut se conformer à de rigoureux critères - au nombre de 27 ! - en terme de qualité urbanistique (abords du village, dimension et cohérence de la masse construite, diversité des cheminements) et architecturale (harmonie et homogénéité des volumes, des matériaux et couleurs de façade, des toitures…). Mis à part ces aspects patrimoniaux, les inspecteurs veillent aux actions réalisées en matière de maîtrise de l’évolution du territoire, d’amélioration esthétique, de mise en place de dispositifs pour organiser le flux de fréquentation, le stationnement. Mais aussi à l’existence d’une offre d’hébergement et de loisirs, de services et de commerces… C’est seulement après, que vient la procédure d’instruction : la commission Qualité de l’association, composée de 28 membres de différents horizons, se réunit deux fois par an pour le “ verdict  ”. Elle seule détient le pouvoir de statuer entre quatre possibilités : acceptation sans équivoque ou assortie de réserves, refus temporaire ou… définitif. La signature de la charte de qualité, qui officialise le classement d’un village, lui concède le droit d’utiliser l’image de l’association (marque déposée), mais lui impose aussi l’obligation de poursuivre, sous peine de déclassement, les efforts de mise en valeur de son patrimoine... Ce label n’est-il pas aussi un garde-fou, face à d’éventuelles dérives urbanistiques ? “ Mettre en désir ” une France rurale en déficit d’image « Fédérer les énergies et forger une solidarité active entre les villages classés » : c’est le credo de cette association. Curieuse intercommunalité nationale et thématique, elle apporte une sacrée pierre à un édifice en constante construction : la “ mise en désir” d’une France rurale encore en déficit d’image et mal identifiée par le consommateur. Dans ces villages, l’impact du concept qu’elle porte est palpable : « surtout auprès des clientèles de court séjour, françaises et plus encore étrangères, composées de couples pré-seniors et seniors de haut niveau socioculturel, à pouvoir d’achat élevé ». Mais aussi, « à un degré moindre, de personnes plus jeunes, exerçant des professions intellectuelles, à forte motivation écologique. Certifiant sa qualité, le classement d’un village n’est pas une fin en soi », insiste le président. « L’enjeu est de susciter une démarche permanente, visant à en faire un lieu d’exception ». Bien sûr, pour subvenir aux besoins de l’association, chaque village adhérent doit, outre les frais d’expertise greffés à la candidature, contribuer au financement de ses activités (2,70 € par habitant en 2008). L’organisme assure ensuite la promotion de son réseau : au-delà de quelques clics sur son site web, les touristes peuvent se procurer carte routière, guide touristique, album ou même trois DVD ! Autant de clefs pour pousser la porte des perles de nos campagnes.


 

Termes aimerait rejoindre ce cercle fermé


Des quatre coins de l’hexagone, ce label est donc très convoité. Parmi les neuf communes qui l’ont brigué cet automne, un village audois. Candidat malheureux à l’adhésion (le verdict est tombé le 15 octobre), Termes n’a pas cependant grillé toutes ses cartouches, puisqu’il pourra postuler à nouveau. C’est un village de caractère, niché au cœur des Hautes-Corbières, dont le château aujourd’hui dévasté a joué un grand rôle dans la résistance aux croisades, en 1210. « Si nous avions eu un village banal, qui ne corresponde pas à la charte de l’association, l’idée de nous porter candidat ne nous serait pas venue », sourie Hervé Baro, maire de Termes. « Etre reconnu comme un des Plus Beaux villages de France, ce serait une sacrée carte de visite. Il ne s’agirait pas de transformer notre village en musée, mais d’y ramener un flux touristique important ». Evoquant l’association, ce conseiller général juge : « c’est à la fois un cercle très fermé et très connu... ». Ce qui l’a déterminé à concourir à cette adhésion ? Les « quatre sites remarquables » dont dispose le village. Deux d’entre eux figurent aux monuments historiques : le château (classé) et l’église (inscrite). Mais il jouit aussi d’un sacré patrimoine naturel. Autour du Sou, sa rivière, le bourg est entouré de deux gorges, en aval et en amont. Termes, c’est aussi « un site archéologique de grande notoriété auprès des spécialistes, mais pas du grand public… ». Flanquée du soutien de partenaires institutionnels, la mairie avait mené de gros travaux dans le village, manière de « lui redonner son âme médiévale qui, au fil du temps et au gré des modes successives, a eu tendance à disparaître. Nous avons enfoui les lignes électriques et téléphoniques, rénové les espaces publics… » De quoi apporter une valeur ajoutée à la commune et changer la vie de ses... 55 habitants ! Rénovation qui a d’ores et déjà permis de doper la fréquentation du village : le maire estime à « 30 000 » les personnes qui, chaque année, viennent le découvrir. Le château recense, lui, 7 à 8 000 visiteurs. « Au-delà de l’adhésion, j’attendais le coup de pouce qui nous aurait permis de mieux réussir les opérations à venir. Notre activité économique, encore très faible, n’aurait pu que mieux s’en porter ! ». Le défaut que le maire impute à sa candidature, c’est l’absence d’équipement hôtelier permanent : « nous avons seulement un “ snack amélioré ” en été ». Mais il avait pour projet, quelle que soit l’issue de sa démarche, d’aménager « un lieu de restauration et d’hébergement à l’année. On ne se leurrait pas », confie-t-il. « Nous savions que l’association ne braderait pas la qualité, au motif qu’il n’y a pas plusieurs villages labellisés dans l’Aude ». Les Plus Beaux Villages ne battront donc pas pavillon termois. Pas de quoi mettre un terme à ses ambitions toutefois : en bon rempart cathare, la cité d’Hervé Baro n’a pas dit son dernier mot !




Focus


La Grande Boucle a fait le tour d’Olargues


Si France 2 a choisi Olargues comme “ point d’appui ”
lors du Tour de France 2007, c’est, selon Jean Arcas,
« parce qu’il est l’un des Plus Beaux Villages de France.
C’est le seul endroit où ils ont fait un reportage télévisé
en dehors du passage des hélicoptères ! » Pour l’anecdote, c’était le 20 juillet, avant
que la Grande Boucle
ne défraie la chronique pour
d’autres “ exploits ”.



A Olargues, l’économie a conforté ses arrières



 Ce précieux sésame, délivré au compte-goutte, n’a toutefoispas révélé une âme touristique sous chaque clocher labellisé. Certains villages, qui sont davantage restés des lieux de vie, jouaient déjà d’un cachet pittoresque. Mais à Olargues, cette distinction a permis de conforter les arrières de toute une économie.
« Depuis 1992, quand elle a obtenu le label, la commune est devenue rayonnante », estime le maire Jean Arcas, vice-président du Conseil général. « C’est une marque reconnue et appréciée par le touriste. Certains tours opérateurs basent une grande part de leur activité là-dessus… Le Guide Vert ou celui du Routard considèrent désormais notre village comme un point d’entrée sur le territoire ».
« C’est un label très difficile à obtenir », renchérit le président de l’Office de Tourisme, Jean-Claude Branville, qui est l’un des 28 membres de la fameuse commission Qualité. « Nous ne voulons pas qu’il y ait pas de brebis galeuse parmi nos villages ! ».
« Cette association est objective et totalement indépendante », insiste Jean Arcas. Pour preuve ? « Elle n’hésite pas à rayer de sa carte certains villages ». Afin de ne pas se retrouver ainsi mis à l’index, Olargues (450 habitants sur le bourg, 600 sur la commune), « fait des efforts permanents. Dans notre chef-lieu de canton, la moindre construction tient compte du label. Nous devons veiller à ne pas construire quoi que ce soit de rédhibitoire ! Cela génère des frais supplémentaires, loin d’être compensés par les aides », avance le maire.
C’est ainsi qu’à Olargues, les boîtes aux lettres de La Poste ne sont pas jaune pétard, comme partout, mais fondues dans le paysage. Ici, le béton est banni :
« les façades se font désormais à la chaux, à l’ancienne… »
« Pendant très longtemps, Olargues a perdu ses commerces », ajoute Jean-Claude Branville. « En 1912, il y en avait 111 ! Aujourd’hui, on en compte 22, mais c’est plus qu’il y a dix ans ».
Pour le maire, « ce label est un gage de qualité... Pour s’en sortir dans le tourisme ou la viticulture, il faut proposer des choses que nous ne trouvons pas ailleurs, question de survie ! » Ici non plus, on ne veut
« pas de tourisme de masse ». Olargues préfère « sports de pleine nature et développement culturel », au travers de festivals à renommée croissante.
Si les retombées du label sont ici difficiles à évaluer, quelques chiffres parlent d’eux-mêmes : au musée, ouvert trois mois, on comptabilise 6 000 entrées chaque été !
« Olargues a toujours été un village touristique, mais ce label a permis d’attirer une clientèle différente, de conforter l’activité de services de qualité… Tout est ouvert à l’année : si nous n’étions pas l’un des Plus Beaux Villages, pourquoi venir ici en hiver ? »
Adieu, spectre de l’exode rural ! L’Olargues d’aujourd’hui est même un lieu de vie envié par les citadins de la région…



Minerve touchée par la fièvre touristique


Isolé, oublié et, du soir au matin, dévolu aux flashs et autres projecteurs… C’est la (dure) loi du genre ! Dans certains bourgs, comme Minerve, la marque Plus Beaux Villages de France incarnerait presque un cadeau du ciel… « Ce label, qui prend de la valeur au fil du temps, plaît aux français, mais surtout aux étrangers », témoigne le maire, Michel Jan. « Quand ils arrivent dans nos aéroports, ils achètent le guide des Plus Beaux Villages et ils tournent... ». Minerve arbore le prestigieux logo rouge et vert depuis 2001 seulement. « C’est une fierté pour moi, comme pour tous les habitants ! ». Enthousiaste, le maire lance : « c’est une manne pour les commerçants. L’apport des touristes a permis de créer nombre d’enseignes. Quand le village n’était pas labellisé, il n’y avait qu’un ou deux commerces, aujourd’hui, nous en avons dix… » Des artisans d’art ont même fait leur incursion dans la cité. A n’en pas douter : « cela génère des emplois pour nos enfants. En dehors de la vigne et désormais du tourisme, il n’y a rien à Minerve… Là où nous sommes un peu courts », reconnaît-il, « c’est en matière d’hébergement. Mais, au sein de l’association, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas… Nous avons un hôtel et une dizaine de gîtes. Ainsi qu’un gîte de prestige, à proximité. Avant d’être reconnu comme l’un des Plus Beaux Villages de France, le tourisme n’en était qu’à ses balbutiements à Minerve », rappelle Michel Jan, qui avoue qu’il voudrait « parfois que le label soit encore plus élitiste ». La fréquentation de la capitale historique du Minervois serait “ en progression constante ” : cette cité de 48 âmes “ intra-muros ” (113 sur la commune) recevrait tout de même 300 à 350 000 touristes par an ! « Ce n’est pas qu’un afflux estival, la saison est très longue ici. Nous avons du monde toute l’année, même un peu en janvier ou février ! ». S’il estime ne pas avoir « le souci de se voir enlever le label », le maire de Minerve concède « essayer d’améliorer le village, malgré cela ». Ainsi, une nouvelle entrée piétonne sera créée pour accéder à la cité, de façon à mieux mettre en valeur son patrimoine. « Pour engager ce genre de travaux », suppute Michel Jan, « le label nous facilite les choses afin d’obtenir des subventions ! »



 

Focus


Clientèle haut de gamme à Minerve


« Minerve, j’y ai cru très tôt ! », témoigne Maïté Evenou, commerçante dans la cité. « Il y a trente-cinq ans que nous sommes là et que nous travaillons de façon très assidue.  Le label a apporté une plus value au site et à notre établissement (+ 10 % d’activité). Depuis l’adhésion, nous avons observé une évolution : nous attirons une clientèle très sensible à la culture et au patrimoine ». A Minerve, « pas de tourisme de masse », mais une « fréquentation haut de gamme ». Et d’esquisser un léger regret : « il faudrait que l’ensemble de la population s’implique encore davantage ! »